Une version complète de cet article a été
publiée dans La Libre Belgique
(Voir supplément Libre Entreprise du 5 juillet 2008, ou www.lalibre.be )
"La Citoyenneté d'Entreprise est dans notre ADN !"
(Mais tu vas devoir chercher un peu...)
La notion de ‘responsabilité sociétale de l’entreprise’ (RSE) concerne les actions
et engagements volontaires de l’entreprise porteurs d’un certain bien-être sociétal. Elle renvoie au fait qu'une entreprise doit non seulement se soucier
de sa profitabilité et de sa croissance, mais également de son impact environnemental, social, et des préoccupations de son environnement externe. Au cours de la dernière décennie, le
monde de l’entreprise a vu la notion de RSE progressivement évoluer du
statut de phénomène de mode à celui de dimension essentielle à prendre en compte en vue de développer une activité rentable à long terme. Dès lors, stimulées par l’influence croissante des
groupes de pression, l’émergence de tendances de consommation dites ‘éthiques’, et le développement de l’investissement socialement responsable, bon nombre d’entreprises s’emploient aujourd’hui à
se composer une image de ‘bon citoyen’. Pour ce faire, elles s’efforcent de mettre en œuvre des programmes sociaux et environnementaux et développent des collaborations et partenariats avec
associations et ONGs. En outre, elles communiquent leur engagement sociétal en établissant des chartes éthiques, en publiant des rapports de RSE, et en affichant publiquement leur sens moral.
Fait anecdotique mais révélateur d’un certain état d’esprit, l’analyse du discours des entreprise en matière de RSE révèle vite qu’un même aphorisme – considéré semble-t-il comme une sorte de formule magique – se retrouve proclamé par les uns et les autres de façon récurrente: ‘la RSE est inscrite dans l’ADN de notre organisation’. Sous ce vocable aujourd’hui devenu usuel, des entreprises comme IBM, Dole, Fortis, Starbucks, Nokia, Groupama ou encore McDonalds laissent entendre que la citoyenneté d’entreprise et la propension à contribuer au bien commun seraient en fait inscrites dans leurs gènes. Nul besoin donc de s’inquiéter de certaines pratiques sociales et environnementales de tels géants. La biologie organisationnelle veillerait au grain. Tout serait ‘pour le mieux dans le meilleur des mondes (des affaires) possibles’, comme dirait (presque) Pangloss à Candide.
Mais s’il est indéniable qu’il y a toujours quelques cas particuliers que la génétique favorise, il est opportun de souligner que la voie de la RSE s’apparente d’abord à un labeur de longue haleine plutôt qu’à un caractère inné de l’organisation. Les coutumiers écarts entre discours et pratiques effectives de mise en oeuvre de la RSE sont là pour en attester. Qui plus est, il semble également déraisonnable de considérer qu’une entreprise quelle qu’elle soit puisse effectuer la transition vers un modèle réellement durable et responsable en un intervalle de temps court. En effet, les ‘mutations génétiques’ bénéfiques se révèlent être des processus complexes qui, lorsqu’ils ne sont pas le fruit du hasard, exigent de leurs instigateurs d’une part une rigueur exemplaire et d’autre part une connaissance approfondie de l’organisme concerné et de l’environnement dans lequel s’opère la transformation. Tout cela prend du temps.
Au-delà de la métaphore génétique, la voie de la RSE implique un processus de changement des mentalités au sein de l’entreprise et un ancrage de cette notion dans sa culture organisationnelle. Typiquement, il peut être mis en lumière qu’une entreprise passe par trois phases ‘culturelles’ lors de son cheminement vers un modèle d’entreprise responsable au sens de la RSE. La phase d’éviction des préoccupations sociétales est caractérisée par une posture égocentrée de l’entreprise durant laquelle l’intérêt à court terme est privilégié et la notion de RSE avant tout associée à une série de contraintes pour l’organisation. Dans une seconde phase, la RSE est progressivement considérée dans une perspective instrumentale et de gestion du risque réputationnel. Elle est vue comme un outil destiné à protéger la valeur de l’entreprise par le développement d’actions visibles et l’adaptation et le développement de certains processus et produits. La troisième et dernière phase est une phase d’enracinement des principes de RSE dans la culture organisationnelle et la stratégie de l’entreprise. L’entreprise devient un lieu de dialogue et d’interactions avec son environnement. La RSE devient alors potentiellement génératrice d’opportunités et d’innovation pour l’entreprise en même temps qu’elle constitue une source de changement sociétal. Peu d’entreprises peuvent objectivement se targuer d’en être arrivées à ce stade. En attendant, pour les autres, sans doute est-il plus sage d’adopter un profil humble. En effet, tant certains groupes de pression que certaines catégories de consommateurs ont par le passé démontré leur détermination à sanctionner les entreprises perçues comme hypocrites dans leur engagement sociétal.